Une triste soirée pour l’environnement

 

Dans la nuit de Lundi à Mardi, l’assemblée nationale a refusé d’inscrire dans la loi la promesse du président de la République concernant la sortie du glyphosate d’ici 3 ans. Comble du cynisme, on apprend dans le Parisien que trois des députés LREM qui ont voté contre cette mesure s’étaient fendus il y a peu d’une tribune dans Le Monde appelant… à sortir du glyphosate ! Parmi eux, Laurence Maillart-Méhaignerie, députée de la 2ème circonscription d’Ille-et-Vilaine et rapporteure pour avis de la commission du développement durable concernant la loi agricole actuellement en discussion à l’assemblée nationale. Madame Maillard-Méhaignerie pousse le vice jusqu’à voter contre un amendement qu’elle a elle-même signé.

Les arguments avancés par la députée et son président de groupe Richard Ferrand pour justifier cette reculade sont à tomber par terre.

Pour eux, il n’y a pas lieu d’inscrire la sortie du glyphosate d’ici 3 ans dans la loi puisqu’Emmanuel Macron s’est engagé là-dessus. On voudrait quand même leur rappeler que la France est un état de droit et que la parole du monarque n’est pas – encore – parole d’évangile. Du reste, si l’inscription dans la loi n’ajoute rien, pourquoi ne pas l’avoir fait ? Cela aurait permis de donner de la substance à la promesse présidentielle, et au passage clouer le bec à celles et ceux, dont nous sommes, qui sont sceptiques quant à la volonté réelle du président de mettre en œuvre sa promesse. @TeamMacron aurait alors pu se fendre d’un tweet du genre « Interdiction du glyphosate : on le dit, on le fait ! Alors les insoumis, qu’est-ce que vous avez à dire à ça ? ».

Au-delà d’un faux-pas politique, cet acte manqué est en fait un très mauvais coup porté à la transition écologique de notre agriculture. En pratique, on peut d’ores et déjà acter du fait que la sortie du glyphosate d’ici 3 ans est compromise, voire bel et bien enterrée.

Avant d’expliquer pourquoi, commençons par dire que pour sortir du glyphosate en trois ans, il faut s’y préparer dès aujourd’hui.

Non pas, comme l’affirment les macroniens, pour mettre au point les techniques de substitution. Pour la plupart, elles existent déjà et depuis bien longtemps (la plus communément répandue étant la charrue, inventée il y a 2300 ans…). Au final, il n’y a guère que pour les très grandes exploitations céréalières qu’il y a encore aujourd’hui de réels obstacles techniques à la sortie du glyphosate. Si des techniques de substitution existent, il est vrai toutefois que les alternatives chimiques au glyphosate ne sont pas au point aujourd’hui. Mais, au risque de doucher les espoirs de certains, on peut dire sans trop se mouiller que ces alternatives chimiques ne seront pas davantage au point dans trois ans. En effet, la commercialisation d’une nouvelle molécule nécessite près de 10 ans entre sa mise au point et sa mise en vente, compte-tenu des nombreuses expérimentations et analyses nécessaires à la délivrance d’une autorisation de mise sur le marché. Or tous ceux qui s’intéressent de près à ces questions vous le diront : les industries phytopharmaceutiques n’ont rien dans les tuyaux. Ou pas grand-chose. Il n’existera donc vraisemblablement pas d’alternative chimique au glyphosate d’ici à trois ans, inutile de se bercer d’illusions. Et ceci vaut d’ailleurs pour de nombreux pesticides perturbateurs endocriniens, démontrant ainsi la fumisterie de la promesse de Macron d’interdire les pesticides perturbateurs endocriniens pour lesquels il existe une alternative. Ces alternatives chimiques n’existeront pas à court terme. Il nous faut donc penser la sortie des pesticides perturbateurs endocriniens sans elles.

Le délai de trois ans ne se justifie donc pas par le temps nécessaire à la mise au point des alternatives. Il vise plutôt à donner aux agriculteurs le temps de repenser leur système de production sans glyphosate et sans alternative chimique. De tâtonner quelques années pour mettre au point les rotations et les itinéraires techniques adéquats, de réaliser les investissements qui peuvent être nécessaires (matériel de travail du sol), etc… Inscrire dans la loi la sortie programmée aurait permis d’envoyer le message clair indispensable aux acteurs du monde agricole : « dans trois ans, quoiqu’il arrive nous sortirons du glyphosate, il nous faut donc se mettre au travail dès maintenant ». Alors immédiatement tout le monde s’y serait mis : agriculteurs, conseillers, acteurs des filières, etc.

Non seulement, ce message clair manque cruellement, mais pire, c’est le message inverse qui est perçu aujourd’hui par les acteurs du monde agricole. En refusant d’inscrire dans la loi la sortie programmée du glyphosate, la majorité laisse entrevoir l’idée que dans trois ans, un lobbying efficace des agro-industriels pourrait suffire à repousser encore la date de l’interdiction. La FNSEA ne s’y est pas trompée et est aussitôt revenue à la charge. Ainsi, Eric Thirouin, président de la commission environnement de la FNSEA, déclare ce matin au journal La Croix (à peine 24h après le vote !) : « Pour l’instant, il n’y a rien dans les cartons pour dans trois ans [comprenez : il n’y a pas d’alternative chimique au glyphosate susceptible de sortir d’ici trois ans]. Il est donc impossible d’interdire le glyphosate en 2021, comme s’y est pourtant engagé Emmanuel Macron ».

Les jeux sont donc faits. On voit à travers cette déclaration (et bien d’autres) que la mobilisation indispensable des acteurs du monde agricole pour sortir du glyphosate n’aura vraisemblablement pas lieu, en tous cas pas dans les proportions nécessaires. Le gouvernement a ouvert une brèche, les tenants du glyphosate s’y engouffreront. Et dans trois ans, rien n’aura bougé ou presque. Alors, immanquablement, le gouvernement dira : « on ne peut pas interdire le glyphosate, ce serait un choc trop rude pour notre agriculture, donc on prolonge ». Et par certains côtés, ce raisonnement sera tout à fait valable. Parce qu’en matière de transition écologique, on ne peut raisonner à courte vue. Il faut organiser et planifier, sinon c’est la pagaille (à cet instant nous avons une pensée pour nos lecteurs macronistes qui viennent de faire un ulcère à la lecture de ces trois syllabes : pla-ni-fier…).

Bref, l’interdiction du glyphosate a du plomb dans l’aile, et c’est un sale coup pour notre environnement et notre santé.

Il faut dire que dès le début de la soirée, le Ministre de l’Agriculture avait donné le ton : l’environnement, ça commence à bien faire comme disait l’autre ! En effet un peu avant ce triste épisode du glyphosate, le ministre s’est livré à un exercice de rétropédalage aussi mémorable que pathétique, qui mériterait d’être étudié dans les facultés de sciences politiques.

Il proposait un amendement visant à permettre aux préfets de limiter les possibilités d’épandages de pesticides dans les zones situées à proximité d’habitations. Commençons par dire qu’il est invraisemblable de confier de tels pouvoirs aux préfets. En fonction de quels critères ceux-ci auraient dû décider d’autoriser ou non les épandages sur les zones concernées ? Le ministre a bien promis un cadrage national, mais laisser une telle décision à l’appréciation du préfet est complètement aberrant. Soit l’épandage de pesticides à proximité d’habitations pose un problème de santé publique, auquel cas il faut l’interdire partout, soit il n’en pose pas et il n’y a pas de raison de l’interdire où que ce soit. C’est pourquoi le député insoumis Loïc Prud’homme a proposé fort justement d’interdire purement et simplement l’épandage des pesticides les plus dangereux pour la santé humaine (c’est-à-dire les pesticides dits CMR, pour cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques). La proposition du député insoumis a été refusée.

De son côté la proposition du ministre, qui, en dépit de ses lacunes immenses constituait néanmoins une avancée intéressante, a suscité une poussée d’urticaire chez de nombreux députés. Avec des arguments d’une bêtise affligeante : pour certains, dont l’inénarrable Christian Jacob, le fougerais Thierry Benoit, et, plus douloureux pour nous il faut bien l’avouer, le communiste Sébastien Jummel, les terres agricoles situées à proximité d’habitations et qui ne pourraient pas être traitées avec des produits phytosanitaires retourneraient immanquablement… en friche ! On se demande bien pourquoi… S’en est suivie une discussion invraisemblable et complètement lunaire sur le nombre d’hectares de surface agricole que perdrait la France en adoptant une telle mesure. Devant l’absurdité de la tournure prise par la discussion, la députée de la majorité, Sandrine Le Feur (agricultrice et auparavant porte-parole départementale de la Confédération Paysanne), a pris le micro et a remis un peu de bon sens et de raison dans les échanges (on l’en remercie !) : « Je suis agricultrice bio, donc je n’utilise pas de phytos. Et pardon de vous dire que mes champs ne sont pas en friche ! ».

Toujours est-il que face à la bronca, dans un élan de courage dont il est désormais coutumier, le ministre de l’agriculture Stéphane Travert a retiré son amendement. Exit donc l’interdiction d’épandages de pesticides à proximité d’habitations.

Enfin, pour clore cette soirée maussade, l’assemblée a rejeté la création d’un fond d’indemnisation des victimes de produits phytosanitaires. Cette mesure avait pourtant été adoptée par le Sénat dans une proposition de loi spécifique.

Vraiment une sale soirée pour l’environnement…